Une voix me murmure souvent à l’oreille
Des mots et des rimes, comme une ancre qui s’arrime

Quelquefois, je l’entends dans mon sommeil
«que fais-tu ? », me dit-elle, « l’heure n’est plus à la frime

Ni au repos insouciant », elle m’invite à goûter le plus vite au réveil
Sur un ton assuré, implacable, unanime

Je me tourne, je rechigne et l’ignore par orgueil
Quel culot l’insolente de ne juger que la vitrine ?

Connait-elle l’indolente mes journées sans pareil ?
Il lui sied l’ignorante d’enfoncer une victime

Ah la cruelle ! Tu savoures ce moment, quand enfin je ferme l’œil !
Las de ces heures à compter les centimes

Je referme ma porte, tire un trait sur le soleil
Et me vautre exsangue et m’enfonce dans l’abîme

Oui, ce soir encore j’honore ma bouteille
Ou bien est-ce encore elle qui me gribouille cette mine

Je me couche enfin dans le plus simple appareil
Et j’attends dans le noir de toucher enfin ma prime

Aussitôt mon esprit ayant franchi le seuil
Tu déboules en furie, le regard qui réprime

Que ne m’affliges-tu de ce terrible écueil
M’empêchant d’oublier pour une fois cette dîme

Qui me rend prisonnier, m’asservit, me surveille
Me nourrit d’une main et de l’autre me ruine

Ah tu veux que je me révolte te croyant de bon conseil ?
Tu en as la certitude et la conviction intime

Que je reprenne mon destin en main, que je l’accueille
Et le fasse grandir et qu’enfin il s’exprime

Mais dis-moi, je le sors d’où après cet oseille ?
Car pour le gagner, faut bien que je trime !

Allez va ! Je ne jette pas tout à la corbeille
Je connais mon bourreau, celui qui me brime

Non ce n’est pas toi, la douce voix qui m’éveille
La conscience endormie, au bord de la déprime

Des deux c’est bien toi qui a raison ma vieille
Pour entrevoir la lumière, faut sortir de la mine

Ma peine a mûri, elle est à présent vermeille
Prête à cracher une colère assassine

Je m’en vais de ce pas déterrer ton cercueil
Briser tes chaînes, douce voix légitime

Tu es libre à présent, merveille des merveilles
T’ignorer plus longtemps ne serait que pur crime.

Lila, collectif les Folles Alliées

Illustration : Picasso